Toast à la Patrie 2015

Grütli VD 2015 Toast à la Patrie

Mes Chers Frères de couleurs,

C’est avec un réel plaisir que j’ai accepté de prononcer le Toast à la

Patrie lors du Grütli 2015 de notre société.

 

Le lecteur assidu de l’invitation à cette soirée aura constaté que le

comité cantonal m’a sollicité pour connaitre la vision qu’a ma génération

de notre pays. C’est une vaste question, avant tout subjective et qui peut

donner lieu à nombre de réflexions. Est-ce que la Suisse c’est une

équipe de foot, dont les joueurs fredonnent vaguement l’hymne national

en français, allemand, italien, voire albanais ? Est-ce que la Suisse c’est

8ertrand Piccard, qui tente de mener à chef une aventure pionnière dans

son domaine ? Est-ce que c’est un pays neutre qui offre ses bons offices

pour tenter de régler des crises internationales, ou un pays qui se

referme sur lui-même? Est-ce que la Suisse c’est ce sportif hors du

commun qu’est Rodger Federer? Est-ce que la Suisse c’est le secret

bancaire, les montres, les vaches mauves et les marmottes qui mettent

le chocolat dans le papier d’alu? Toutes ces questions méritent

réflexions. Les miennes m’ont menées au constat suivant.

 

Chaque année, à la même époque, nous, les Zofingiens vaudois, nous

nous retrouvons pour célébrer notre amitié. Indépendamment de nos

origines, de nos convictions politiques ou religieuses, et de nos vies

actuelles, no us nous retrouvons tous entre Frères de couleurs. Ce qui

nous lie et nous rassemble, c’est notre vécu en tant que Zofingien. Ce

vécu nous lie non seulement horizontalement, entre Frères de volée,

mais aussi verticalement, entre Füchse et Burschen, entre Vieux

Zofingiens et Actifs. Ce soir, dans cette salle, plus de cinquante ans, soit

un demi siècle ou deux générations, séparent le plus jeune des Actifs du

plus ancien Vieux Zofingien. Pour le premier, Zofingue c’est le « WhatsApp »

quasi quotidien de section, l’hyper-connectivité et le mail hebdomadaire

sonnant le rappel des troupes pour le stamm du vendredi. Pour le

second, Zofingue c’est l’enterrement du vieux piano qui fut précipité

depuis le pont de Fer à Belmont après avoir traversé la ville en corbillard

hippomobile, c’est le la piste de luge improvisée dans la grande salle au

moyens de chaises et de tables savamment empilée et arrosées de

bière afin de favoriser la glisse sur le panneau de la Gendarmerie. Mais,

pour les deux, Zofingue c’est avant tout des valeurs !

 

L’une de ces valeurs, c’est la Patrie ! Cette notion évoque en mois deux

sentiments. Premièrement, au plan affectif, la Patrie évoque en moi le

Pays de Vaud, avec ses paysages, sa culture, ses Abbayes de tireurs,

son accent, sa roublardise, sa manière de dire les choses sans vraiment

les dire, sa convivialité discrète et généreuse, sa fierté a peine voilée

révélée par un y en a point comme nous .Je me sens donc intimement

et profondément vaudois. C’est mon Pays, c’est ma terre et mes valeurs.

A cet égard, je me réjouis de voir que son écusson porte les mots

« Liberté et Patrie ».

 

Secondement, à un niveau plus raisonné, plus politique, la notion de

Patrie me renvoie à la Suisse, avec tout ce qu’elle représente d’histoire

et de valeurs. En y réfléchissant bien, la Suisse n’est pas ma patrie

naturelle, mais une patrie offerte, construite, une communauté de destin

historique et institutionnel. La Suisse, c’est également cette nationalité

que je porte, et qui me définit au plan international. Je distingue donc la

Patrie de la nation.

 

Une nation est un groupe d’individus constituant une communauté

politique établie sur un territoire défini et personnifiée par un état

souverain. Je suis uni à des alémaniques, à des jurassiens ou à des

tessinois, par nos institutions communes, nos lois et par nos valeurs

fédérales.

 

La Suisse est donc ma nation. Mais le pays de Vaud demeure ma Patrie

 

Ce qui me lie si fort à la Suisse, c’est qu’elle est un ensemble non

naturel, construit patiemment, riche de ses différences et parfois de ses

divergences, paraboles de la diversité humaine appelée à vivre en

communauté. Humainement, je n’ai que peu de choses, pour ne pas dire

rien, en commun avec un Glaronnais, un Appenzellois, un Zurichois ou

un Tessinois. Mais je leurs suis lié par un lien fort, né des aléas de

l’Histoire et au gré d’alliances de circonstances.

 

Les valeurs qui fondent notre pays sont justes. Nos droits politiques sont

les garants de notre liberté. Toutefois, cette dernière n’est pas

inconditionnellement acquise. Nous devons la défendre comme l’ont fait

les générations qui nous ont précédées. Gardons nos valeurs et n’ayons

pas honte de nos traditions, sachons les faire évoluer, car elles nous

ancrent dans ce que nous avons de plus cher, notre liberté.

 

En tant que vaudois, il m’apparait opportun de reprendre les

considérations de Benjamin Constant. Pour ce dernier, la liberté au sens

des Anciens « se composait de la participation active et constante au

pouvoir collectif » et consistait à « exercer collectivement, mais

directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière ». Et, sauf

à Athènes, les anciens considéraient que cette vision de la liberté était

compatible avec « I ‘assujettissement complet de I’individu à I ‘autorité de

I ‘ensemble ». Ainsi, à cette époque et en dehors du cas particulier

d’Athènes, le pouvoir avait droit sur tout et donc sur les mÅ“urs de la

société. La liberté est donc contradictoire dans la Grèce antique, car la

souveraineté dans les affaires publiques coexiste avec I ‘esclavagisme

dans la sphère privée. «Comme citoyen, il décide de la paix et de la

guerre; comme particulier, il est circonscrit, observé, réprimé dans tous

ses mouvements.» Benjamin Constant explique ainsi que les anciens

n’avaient pas de notion de droits individuels, sauf à Athènes qui par

ailleurs, nous dit Constant, «est [de tous les états anciens] celui qui a

ressemblé le plus aux modernes »et qu’elle accordait «à ses citoyens

infiniment plus de liberté individuelle que Rome et que Sparte». Ce type

de liberté s’explique par la petite taille des républiques de l’époque. La

rivalité entre les cités fait que les États achètent leur sureté au prix de la

guerre.

 

La liberté dans les sociétés modernes est incompatible avec celle des

Anciens. Il s’agit de la possibilité de faire ce que bon nous semble,

quand et comme nous le voulons. Il s’agit également de la protection de

la sphère privée. Constant écrit ainsi, «Le but des modernes est la

sécurité dans les jouissances privées; et ils nomment liberté les

garanties accordées par les institutions à ces jouissances. » La taille et

le commerce l’expliquent. Le partage du pouvoir diminue avec

l’accroissement de la taille des États. La guerre a laissé place au

commerce. Ils ne sont que deux moyens pour atteindre un même objectif,

à savoir de posséder ce que l’on désire. Le commerce est «une

tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par

la violence. » La guerre, tout comme le commerce, permet d’atteindre un

objectif et l’évolution de la société a fait évoluer le moyen sans toucher à

la fin. «Le commerce inspire aux hommes un vif amour de

l’indépendance individuelle. » Ainsi Athènes, qui était la république la

plus commerçante, était aussi celle qui accordait le plus de liberté

individuelle. Il faut néanmoins modérer cette idée avec pour preuve la

pratique athénienne de l’ostracisme, symbole du pouvoir de l’État sur

I’individu.

A l’instar de Benjamin Constant, je pense que nous devons apprendre à

combiner les deux types de liberté. Ce faisant, no us garantirons la survie

de nos institutions et, partant, de la Suisse.

Ainsi, dans un monde meurtri par les conflits ethniques, politiques et

économiques, ou justement seul le niveau émotionnel, identitaire,

s’affirme par l’exclusion et la violence, je crois à la Suisse comme nation

dans la mesure ou elle est le symbole institutionnel prouvant qu’il est

possible de vivre en harmonie dans le respect des différences et de la

liberté individuelle.

Vive la Suisse, Vive le Pays de Vaud et (surtout) Vive Zofingue !

 

Xavier de Haller