“La meilleure école politique!”

Par Charles Gilliard

Nulle part on ne devait être plus sympathique aux étudiants de Zofingue que dans le canton de Vaud. La vie politique y avait été fort intense. Plus que partout ailleurs on y avait rêvé le rêve unitaire, on y défendait généreusement les idées liberales. On s’y désolait des maux de la patrie, de son morcellement, de sa dépendance.

Un étudiant bernois, Staehli, étant en séjour à Aubonne, y avait rencontré Louis Vulliemin. Louis Vulliemin souffrait qu’il n’y eût aucune relation entre les jeunes hommes des cantons divers et il avait à coeur d’en créer. “La conversation”, dit-il dans ses Souvenirs, “se porta sur ce Sujet et la pensée se présenta à nous d’une Réunion dans un lieu central. Le but serait de se voir, d’apprendre à se connaître et, libres des préjuges dans lesquels nous étions entretenues, de s’unir dans l’amour de la patrie commune.”

A la fête de 1820, on put voir 17 Vaudois et 14 Lucernois à coté de 61 Zuricois et de 27 Bernois. Une même ferveur patriotique groupait donc, dès la première année de la société, des protestants et des catholiques, des Romands et des Suisses allemands. C’était l’affirmation d’un vouloir ferme de franchir les frontières cantonales et les barrières confessionelles afin d’unir les jeunes Suisses, par-dessus, ces cloisons, dans un même Sentiment, pour un même idéal.

Dés le premier jour, Zofingue fut une société patriotique. Faire naître en Suisse le Sentiment national et le développer, tel était le Programme des Zofingiens.

Ne pouvant agir, les Zofingiens parlaient.

Le remède? Il fallait le chercher dans le travail. Les Zofingiens se mirent à étudier l’histoire de leur patrie; ils rappelaient les Souvenirs d’un grand passé, ils célébraient l’anniversaire des anciennes victoires. L’origine de beaucoup de nos fêtes patriotiques est due à une initiative zofingienne.

C’est Zofingue qui a créé, chez nous, le chant patriotique, on peut le dire.

Mais le treavail le plus fécond, Zofingue l’accomplit sur ses membres. Elle entretint leur intérêt pour les affaires du pays. La république est perdu le jour où l’élite intellectuelle se désintéresse de la vie de l’Etat.

L’assemblée générale de 1865 vota, après une longue discussion, et sur la Proposition de la section de Bâle, l’adjonction que voici à l’article 2 des statuts centraux: “… l’assemblée générale décrète: les questions patriotiques comprennent toutes Celles qui concernent l’histoire et la vie politique et sociale de notre peuple, et, par conséquent, la patrie, Sous tous les Points de vue …”.

Née pour lutter contre la désunion dont souffrait la Suisse, Zofingue a voulu créer entre jeunes gens, hommes influents demain, les liens d’une amitié qui fût utile à la patrie commun. Elle a réussi et même elle a fait plus qu’aucun n’eût osé l’espérer.

Alexandre Vinet, trop agé pour avoir jamais pu être Zofingien, comprit dès l’abord ce que signifiait la fondation de la Société, et ce qu’elle promettait: “La Société de Zofingue – écrivait-il en 1842 – a fait plus pour le bien de la patrie suisse qu’on ne pouvait le prévoir et que plusieurs ne le supposent.”

Zofingue devait unir la jeunesse universitaire au-dessus et en Dehors des luttes de partis … N’est-ce pas ce qu’entendait dire celui qui écrivait dans le Journal de Genève, à l’occasion du jubilé cinquantenaire de la section genevoise [15 avril 1873]: “Nous ne saurion où trouver une meilleure école politique que celle-là”.

[La Société de Zofingue 1819 – 1919. Lausanne 1919. Extrait.]